Interview : Ophélie Allasseur

July 14th, 2020

Aujourd’hui nous sommes avec Ophélie Allasseur, actuellement Responsable Communication au sein de la plateforme Level 256, et militant activement depuis plusieurs années pour la mixité dans l’Esport.

Est-ce que vous pouvez nous décrire votre parcours en quelques mots ?

J’ai un parcours plutôt classique avec une scolarité en lycée général et un bac L. Je suis ensuite partie à la Fac pour y suivre des études de langues vivantes (anglais principalement). Au bout d’un an j’ai décidé de me réorienter, les débouchés étant très limités. J’ai ainsi commencé une licence en Communication, puis un master en Innovations et Communication. Pendant toute cette période j’ai aussi travaillé, que ce soit dans l’Esport (associatif principalement) mais aussi à McDonald. C’est une expérience qui peut paraître peu glorieuse mais ces cinq années très difficiles ont été bénéfiques pour moi, que ce soit en termes d’abnégation mais aussi de management, ayant atteint le poste de responsable d’équipe.

Et maintenant j’officie en tant que Responsable Communication au sein de la plateforme d’innovation et de développement économique Level 256, spécialisée dans l’Esport et faisant parti de Paris & Co.

Vous vous êtes beaucoup impliquée dans l’Esport, et notamment via des associations. Pouvez-vous nous décrire plus précisément ces dernières ?

Je me suis très rapidement tournée vers les associations ayant pour but de soutenir la mixité et la diversité. En 2017 j’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un souhaitant créer ce type d’association (loi 1901) et j’ai décidé de le rejoindre dans le projet, pour fonder Game’Her.

Actuellement nous sommes la seule structure en France ou la mixité est obligatoire, et même si cela n’est pas toujours évident nous pensons que c’est nécessaire pour l’ensemble de l’écosystème.

Un mois après qu’on se soit lancé, Women in Games France est arrivée et j’ai aussi décidé de m’impliquer dans la structure, en tant que membre cette fois.

Les deux structures sont complémentaires, Game’Her étant plus orientée autour des joueurs dits “ casual “ alors que Women in Games France recoupe plus les professionnels du secteur (bien qu’ayant une mission plus large).

Comment voyez-vous justement la féminisation de l’Esport sur ces dernières années ?

Je trouve qu’il y a quand même plus de femmes sur les LAN mais ça reste toujours très marginal. Je dirai qu’à l’heure actuelle, à part sur des événements spécifiques, on ne dépasse pas 10% de femmes parmi les joueurs malheureusement. Une évolution qui est par contre positive est qu’on voit de plus en plus de femmes dire qu’elles aiment les jeux vidéo et que c’est une passion pour elle. Alors qu’il y a quelques années c’était moins mis en avant que maintenant. Il y a une vraie appropriation des femmes sur le jeu vidéo aujourd’hui et c’est une très bonne chose ! Après pour moi il y a une grande disparité entre les différentes scènes : Smash par exemple est engagé sur ces questions-là grâce à des personnes qui veulent vraiment faire évoluer les choses comme les Smash Sisters qui opèrent depuis quelques années maintenant, mais il reste quand même énormément de chemin à parcourir.

Y-a-t-il des succès en particulier qui vont ont marqué, que ce soit au sein de votre association ou plus généralement ?

Si on parle d’un point de vue général je dirais la victoire de VKliooon l’an dernier aux Worlds d’Hearthstone. Elle a clairement surpassé ses adversaires et montré que ce n’était clairement pas impossible d’être une femme et d’être une championne. Si on remonte un peu plus loin il y a les performances de Remilia, première femme et première personne trans à se qualifier pour les LCS, mais avec le dénouement tragique qu’on lui connait (elle s’est suicidée en décembre dernier à cause notamment du harcèlement dont elle faisait l’objet).

En ce qui concerne notre propre association nous avons gagné en 2018 la finale du tournoi Elite sur League Of Legends (LoL) lors de l’ESWC Metz 2018, qui plus est face à une équipe mixte. Ça a clairement eu un fort impact médiatique et c’est pour ça qu’on a vraiment voulu fonder notre équipe, pour montrer que le mixte dans l’Esport c’est possible malgré ce que l’on dit. Même si la performance n’est pas l’objectif final et que rien que le fait de présenter une équipe mixte est un succès en soit, c’est parce qu’avec ce genre de victoire que les mentalités évoluent.

Pour faire un parallèle avec la coupe du monde de football féminin, ne pensez-vous pas que c’est via des événements comme ceux-là que les choses vont évoluer ?

La coupe du monde de football féminin a été un clair succès et a permis une hausse des inscriptions significative dans les clubs. Mais je pense que le parallèle ne peut être poussé plus loin. En effet dans l’Esport les compétitions sont mixtes ou en tout cas sont sensé l’être et il peut donc y avoir des femmes dans chaque équipe. Geguri par exemple joue pour l’équipe des Shanghai Dragons en Overwatch League et elle est l’unique femme de cette compétition, donc elle est une pièce importante pour toutes les femmes qui jouent à Overwatch.

Après dans l’Esport la création de Ligues féminines a quand même permis de créer de l’engouement (modeste certes), tout en laissant l’opportunité aux femmes de se positionner dans un univers ou elles seront plus à l’aise que sur de l’Esport mixte. Maintenant ce qui manque c’est de pouvoir faire des passerelles entre le full féminin et le mixte et ne pas créer une scission totale entre les deux mondes, ce qui est le cas actuellement.

Ma pensée a beaucoup évolué sur le sujet au début j’étais totalement fermée à cette idée de ligues fermées féminines, l’Esport étant nativement mixte, mais au fur et à mesure je me suis rendu compte que c’était un moyen bénéfique pour que des femmes puissent prendre du plaisir sur un jeu et progresser pour devenir meilleures dans un environnement plus sain. Parce que malheureusement pour des jeux de coopération (LoL ou Overwatch par exemple), si on est une femme en vocale, il y a une probabilité que des hommes de ton équipe sabotent ta partie. Ce qui peut très vite saper le moral mais aussi empêche totalement de monter en niveau et d’être compétitif.

Que faudrait-il mettre en place selon vous pour résoudre les problématiques que vous avez cité ?

Il y a selon moi un gros travail à mener avec de la modération en ligne pour protéger les personnes des insultes, du harcèlement… que cela soit pour les femmes mais aussi pour les hommes. C’est un combat qui n’est pas assez mené parce que cela demande des moyens importants que ce soit financièrement ou humainement. Je sais par exemple que j’ai lancé ma chaine Twitch uniquement parce qu’il y avait des modérateurs qui acceptaient de m’aider. Parce que sinon j’aurai probablement essuyé, malgré ma petite communauté, des messages qui peuvent mettre à mal le moral.

Ensuite il y aussi une part de responsabilité des éditeurs, par exemple en mettant en place des formations pour les arbitres, mais aussi pour les organisateurs de tournois afin de les encadrer et promouvoir des comportements sains dans les différentes compétitions. Et en sanctionnant systématiquement les comportements qui sont inadaptés et mettent à mal l’intégrité des joueurs ou tout autre personne.

Après il n’y a pas de recette miracle malheureusement et c’est un travail de tous les jours qui doit être mené, ne serait-ce que dans des écoles pour sensibiliser dès le plus jeune âge. Au sein de Level 256 nous essayons de mener justement ce travail de fond et de mettre en avant des initiatives qui participent à la diversité dans l’Esport au sens large que ce soit sur le handicap, la mixité…

Pour finir cet échange, comment peut-on vous suivre dans vos engagements et activités ?

Je suis assez active sur Twitter donc je pense que c’est le bon endroit : @heegitv. Sinon j’ai également sur ma chaine Twitch où je stream de temps en temps : https://www.twitch.tv/heegitv !

Un dernier mot peut-être ?

Je ne pense pas être la personne la plus impactante dans cette question de mixité dans l’Esport mais il y a de plus en plus d’acteurs qui veulent faire bouger les choses et c’est une bonne nouvelle. Le militantisme c’est quelque chose qui prend aux tripes et qui demande beaucoup d’énergie (voir même qui est épuisant sur le long terme) mais si chacun accepte de se remettre en question, d’écouter et d’avancer ensemble, le monde de l’Esport n’en sera que meilleur !