Interview : Samy Ouerfelli

June 9th, 2020

Aujourd’hui nous sommes avec Samy Ouerfelli, Head of New Business chez Freaks4u. Dans l’Esports depuis le début des années 2000, il a vu l’évolution du milieu et mesure encore le chemin à parcourir pour structurer cet écosystème si divers et complexe.

Est-ce que vous pouvez nous décrire votre parcours en quelques mots ?

J’ai commencé l’Esport à peu près en même temps que le phénomène, à l’apparition des premiers jeux multi-joueurs en 1996. Du moins l’Esport tel qu’on l’entend de nos jours, et même si certains soutiennent que le jeu vidéo de compétition a débuté dans les années 70, pour moi il s’est vraiment incarné avec des jeux comme Quake, Unreal Tournament ou Counter- Strike.

Etant compétiteur par nature j’ai rapidement évolué à haut niveau dans différentes équipes puis j’ai eu l’opportunité de rejoindre against All authority (aAa), ma structure de cœur dans laquelle j’ai finalement peu joué pour rapidement basculer du côté des encadrants. Un constat s’est alors imposé à moi :

  • Le manque de structure
  • Le manque de moyens

J’ai décidé de m’attaquer à ces deux sujets, même si le second a été plus compliqué, n’ayant pas suivi de formation commerciale. J’ai donné un peu de structure à aAa, jusqu’à en prendre le management en 2003–2004. Concomitamment à mon investissement associatif, j’ai créé ma première société pour financer aAa et attirer des sponsors. Le concept peut paraître banal de nos jours, il s’agissait de vendre des périphériques gaming, mais il faut garder à l’esprit qu’en 2004, ce marché n’était pas développé.

Le concept a plu, d’autant plus qu’on l’avait en partie associé à la marque aAa, ce qui nous a permis de ramener beaucoup de trafic sur le site et de revenus au sein de l’association. L’expérience a duré jusqu’en 2008 où il était devenu compliqué sinon impossible de cumuler mon travail de l’époque, ma société (dont la totalité des bénéfices allaient chez aAa), la gestion de l’association et ma vie personnelle.

C’est alors que j’apprends qu’ESL souhaite ouvrir une filiale en France et j’ai naturellement postulé. A ma nomination, j’ai quitté Strasbourg pour Tours où se trouverait le siège social ; ce fut le début d’une aventure de près de 10 ans. J’ai depuis rejoint l’agence Freaks 4U Gaming au sein de laquelle je m’occupe à la fois de la stratégie commerciale française et contribue au développement de l’empreinte internationale de l’agence.

En parallèle de mon activité chez ESL, j’ai aussi contribué en 2016 à la création de France Esports, l’association qui réunit l’ensemble des représentants de l’industrie et qui œuvre au quotidien à la structuration de l’écosystème esports français. Je suis actuellement membre du conseil d’administration et du bureau où j’occupe, entre-autre, les fonctions de trésorier.

Vous avez un parcours assez conséquent dans l’Esport, mais pourquoi s’être lancé professionnellement dans ce domaine ?

En fait c’est un peu venu comme ça. Passionné de jeux de rôles, je n’ai jamais été un gamer PC ou console, et c’est en 1996, au moment de mon BTS informatique, que je me suis acheté mon premier ordinateur et ai commencé à jouer. Je me suis alors intéressé à ce milieu et me suis rendu compte qu’il me correspondait complètement : depuis tout jeune quel que soit le loisir ou la discipline, j’ai toujours eu l’esprit compétitif. De plus j’avais l’opportunité d’être presque à l’origine d’une nouvelle discipline, et je pense que c’est ce qui m’a convaincu de continuer, aussi dur que ce fut parfois. Nous étions nombreux au début, à cumuler 2 voire parfois 3 boulots pour pouvoir nous épanouir dans ce qui était devenu notre passion commune. Lorsque j’ai réalisé que je voulais faire de l’esport ma vocation, j’ai eu la chance d’être mentoré par un ancien chef d’entreprise qui m’a aidé à obtenir les bases qui me manquaient, ce qui m’a considérablement aidé par la suite.

Et qu’est-ce qui vous pousse encore actuellement à vous impliquer autant dans ce milieu ?

L’Esport m’a beaucoup apporté, aussi bien sur le plan humain, intellectuel ou financier. Je pense qu’il est normal de s’investir dans un écosystème qui vous a tant apporté, ne serait-ce que pour permettre à d’autres personnes d’avoir cette même chance et de s’épanouir à leur tour, ou en aidant à sa structuration pour lui permettre de croître plus vite et d’accueillir plus de talents.

Par ailleurs l’avantage de l’Esport est que vous êtes souvent au cœur des nouvelles technologies et par conséquent, devez continuellement apprendre et vous adapter. C’est quelque chose qui me motive. Le fait que l’Esport soit global nous oblige aussi à connaître d’autres pays, d’autres cultures voire parfois d’autres comportements, pour pouvoir évoluer dans la sphère business internationale, ce qui rend cette industrie encore plus passionnante.

Est-ce que vous pouvez-vous décrire les activités de Freaks4u, votre agence actuelle ?

Freaks 4U Gaming est une agence 360° exclusivement focalisée sur le gaming et l’Esport. La société dispose de plusieurs activités allant de la stratégie marketing jusqu’à la production audiovisuelle en passant les influenceurs, la gestion des réseaux sociaux, le motion design, l’organisation de tournois, le développement web et l’événementiel. L’objectif de l’agence est d’accompagner les partenaires qui souhaitent rentrer dans l’industrie du gaming et de l’Esport. Nous travaillons par exemple en collaboration avec Riot Games en Allemagne sur la Prime League, l’équivalent de la LFL et accompagnons depuis peu Porsche dans leur stratégie marketing gaming. Nous disposons aussi des plusieurs portails dont la vocation est d’organiser des rendez-vous réguliers avec les communautés sur CSGO, Dota 2, LoL et depuis peu VALORANT.

La crise du COVID, bien que préjudiciable pour Freaks, a aussi été une opportunité pour développer des verticales qui jusqu’alors existaient uniquement en Allemagne. Nous avons ainsi sorti le nouveau site 1PV.fr qui a pour vocation de traiter de l’actualité des FPS en France, plus particulièrement CSGO et bientôt VALORANT. Nous avions besoin d’un portail pour consolider nos activités de tournois en ligne et héberger toutes les diffusions de tournois internationaux que nous proposons quasiment hebdomadairement.

En parlant de crise du COVID, qu’est-ce que cela a changé dans votre organisation ?

Dans notre organisation pas grand-chose. Freaks a depuis longtemps intégré le télétravail dans son ADN et les 200 employés travaillent au quotidien dans le cloud.

Au niveau business c’est une autre histoire. Contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, nous avions l’impression que nos interlocuteurs étaient moins présents voire totalement absents.

C’est pourquoi nous avons décidé de nous focaliser sur tous ces sujets stratégiques urgents que nous n’avions jamais eu l’opportunité de traiter. Ainsi nous avons étendu notre activité d’influenceurs en France en l’espace de deux mois avec une base de données de plus de 150 talents et travaillons encore aujourd’hui à la conception d’un nouvel outil dans le cloud qui permettra de mieux collaborer entre agences partenaires. Cette période fut aussi l’occasion pour Freaks de nouer des liens business forts avec d’autres entités de l’écosystème esport qui donneront, je l’espère, lieu à de belles annonces dans les semaines à venir.

Et sur votre activité évènementielle qu’en est-il ? Quelle est votre stratégie ?

La stratégie de la procrastination forcée. Nous avions déjà plus de 20 événements programmés et confirmés sur 2020, fin février ; pour l’instant seuls deux sont re-programmés pour décembre de cette année avec cette absence de visibilité très pénalisante pour tous les acteurs de l’événementiel. Et ceci sans compter l’impact de l’annulation de la Gamescom et de la Paris Games Week qui tiennent une place prépondérante dans le business plan de l’agence.

Nous avons réussi à partiellement absorber le choc grâce à nos activités de production audiovisuelle, notamment avec l’édition Européenne des Twitch Rivals ou avec des partenariats stratégiques avec des éditeurs de jeux qui seront annoncés dans les prochains jours.

Et à un peu plus long terme quel va être l’impact sur votre modèle selon vous ?

Personne n’était prêt pour cette pandémie et ça nous a montré à quel point, même dans une industrie aussi agile que l’Esport, il faut sans cesse pouvoir être à la fois flexible et innovant pour pouvoir rebondir le plus rapidement possible. C’est ce que nous avons fait.

Mais bien malin est celle ou celui qui saura dire de quoi demain sera fait. Lorsque l’on voit que les prévisions des experts changent quasiment toutes les semaines, il faut accepter ce degré d’incertitude que l’on déteste car il complique considérablement les anticipations. Sans visibilité on peut s’attendre à des réticences côté investissement des marques et un gonflement de l’épargne côté particuliers. Dans les deux cas, ce sera de la perte de chiffre d’affaire pour l’Esport.

Concernant notre modèle en particulier, l’impact va être principalement sur l’activité événementielle en marque blanche. Nous avons déjà réaffecté les collègues de ces départements sur d’autres projets et avons couplé nos offres de production audiovisuelle avec nos influenceurs et nos studios pour proposer des projets locaux ou EMEA qui respectent les règles d’hygiène et de distanciation.

Quoique nous réserve la fin de l’année, nous disposerons d’offres 100% online qui seront une alternative aux projets événementiels ou hybrides que Freaks 4U Gaming propose chaque année.

Pour parler maintenant un peu plus de l’avenir de l’Esport, comment vous voyez l’évolution des supports de jeu, avec par exemple la montée du Mobile ?

Aujourd’hui, la plateforme de référence pour l’Esport c’est le PC, aucun doute là-dessus. Toutefois il faut savoir qu’il y a plus du double de joueurs sur mobile et que cela va continuer d’augmenter. Prenez par exemple la Chine avec Arena of Valor qui cumule plus de 50M d’utilisateurs actifs par jour ! 30M pour PUBG Mobile en Inde. Certaines régions du globe, notamment APAC, vont contribuer à cette croissance des chiffres déjà impressionnantes de l’Esport sur mobile. Toutefois je ne vois pas le mobile détrôner le PC comme support de référence avant encore un moment. Il y a encore beaucoup trop de contraintes techniques sur mobile pour que cela devienne un support intuitif pour les compétitions Esports, surtout en Europe de l’Ouest. On attend aussi pour comprendre le positionnement des deux gros constructeurs de console à la veille de la sortie des nouvelles générations. Je sais que Xbox va sortir 1 ou 2 gros titres Esports, reste à savoir comment ils vont les gérer, puisque jusqu’à présent c’était vraiment en dent de scie, avec des gros investissements et quelques actions de structuration puis plus rien. Ça ne contribue pas à la pérennisation de leur(s) écosystème(s).

Et concernant l’évolution des modèles, notamment côté éditeurs ?

Actuellement on a deux formats que sont les modèles franchisés (Riot, Blizzard…) et les circuits ouverts (CSGO, Dota 2, …) pour lesquels les éditeurs autorisent un ou plusieurs promoteurs à utiliser leur propriété intellectuelle.

A mon avis, hormis VALVE, dès qu’il y aura des perspectives de ROI, beaucoup passeront sur le modèle de ligue franchisée. D’une part, car c’est un modèle familier des américains (NBA, NFL…) et que la majorité des éditeurs sont aux Etats-Unis et aussi car structurer un écosystème fermé est plus facile que de travailler avec plusieurs tierce parties.

Et même si certains voient d’un mauvais œil l’orientation vers ces modèles “ fermés “ car ils laissent peu d’opportunités de rejoindre une ligue à moins d’acheter une franchise, je trouve que c’est un modèle de structuration qui donne une certaine lisibilité aux acteurs extérieurs. Ces derniers comprennent ainsi les mécaniques et ont confiance pour investir dans l’écosystème de l’éditeur alimentant une chaîne de valeur allant au-delà de l’ayant-droit. Il reste toutefois la question de la répartition des revenus entre les parties-prenantes à régler dans le temps.

Et en termes technologiques qu’est-ce que vous pensez de l’arrivée de la 5G ?

Je pense que la 5G va bouleverser la consommation du gaming sur mobile. Les taux de transfert permettront d’utiliser nos téléphones comme support et de jouer en 4 ou 8K depuis notre machine virtuelle à des kilomètres de vous. Nous disposerons d’un ping proche de 1 à 2 ms ce qui permettra de jouer contre des adversaires toujours plus éloignés (parfois même sur des continents différents).

Les technologies encore peu répandues comme l’AR et la VR vont permettre la conception et la consommation d’expérience toujours plus immersives et tout cela va amener de nombreux éléments disruptifs qui vont bouleverser la partie “événementielle” !

Par définition ces nouvelles technologies sont une extension logique de l’écosystème Esport et vont permettre d’étoffer les shows, de rendre les spectacles plus innovants. De nouveaux corps de métier ou des extensions de corps de métier apparaîtront, avec forcément un gros enjeu côté agences pour proposer l’ensemble de la chaine de valeur.

Pour finir cet échange, comment peut-on vous contacter si on veut faire appel aux services de Freaks4u ?

Nous sommes joignables sur le site internet de l’agence www.freaks4u.de ou sur la page Linkedin de l’agence.

Un dernier mot peut-être ?

Merci Simon pour l’échange, en espérant se revoir dans le cadre d’événements une fois que ces derniers auront repris !